L’agriculture « connectée » est-elle la prochaine révolution agricole, ou la prochaine bulle technologique ? Va-t-elle vraiment dans le sens de l’intérêt des agriculteurs ? C’est la question posée par le livre « Agriculture connectée : arnaque ou remède ? » du journaliste Vincent Tardieu.

Le titre provocateur ne doit pas rebuter les lecteurs potentiels : l’auteur comprend parfaitement les enjeux de ce domaine, et s’appuie sur une solide documentation, étayée par de nombreuses rencontres avec des agriculteurs et avec la plupart des acteurs majeurs de ce domaine en France. Toutefois, même s’il dit se vouloir le plus équilibré possible, il apparait vite que son point de vue est clairement « innovatiosceptique ». Ses reproches envers l’agriculture connectée tournent essentiellement autour de 3 thèmes :

  • L’importance des investissements requis, et leur rentabilité aléatoire.
  • La dépendance  dans laquelle ces nouvelles techniques pourraient entrainer leurs utilisateurs.
  • Le risque que ces innovations entrainent l’agriculture dans une spirale « productiviste » (le gros mot qui suffit à discréditer toute technique agricole sans autre forme de procès).

Ces objections ne sont pas infondées, mais elles sont communes à toute innovation, connectée ou non. D’ailleurs, beaucoup des techniques récentes de l’agriculture de précision sont peu coûteuses, et potentiellement bénéfiques pour toutes formes d’agricultures. Comme trop souvent en France, V. Tardieu s’interroge beaucoup sur les risques pris en adoptant une innovation, mais beaucoup moins sur celui que l’on prend en négligeant ces nouvelles opportunités.

De même, les inquiétudes sur l’appropriation des données agricoles par de grandes entreprises mondialisées paraissent surjouées. Le développement du Big Data agricole progresse bien plus lentement, et de façon bien plus collaborative que l’exploitation des données personnelles des consommateurs. Le risque de constitutions d’oligopoles comme celui des fameux GAFA (Google Amazon Facebook Apple) parait donc plus limité que sur les données du grand public.

Par ailleurs, il arrive à l’auteur de s’égarer dans de faux débats, comme celui de l’opacité des outils d’aide à la décision produits par les entreprises privées. Plutôt que de réclamer la publication des algorithmes, ce qui reviendrait de fait à exclure les entreprises privées de ce marché, il serait plus constructif de recommander la certification de ces outils par un organisme public, qui garantirait ainsi le niveau de qualité des services offerts aux agriculteurs.

Au bout du compte, en fin de lecture, on a envie de paraphraser Abraham Lincoln : « Si vous trouvez que l’innovation coûte cher, essayez donc l’immobilisme ! ». Mais ces quelques réserves ne doivent pas occulter toutes les qualités du livre, qui est suffisamment documenté (tout en citant ses sources), pour permettre au lecteur de se forger sa propre opinion. Il a le grand mérite de sortir ce sujet de la béatitude technophile pour se concentrer sur la question essentielle : quel bénéfice pour l’agriculteur ? Sa lecture est un défi stimulant pour les entreprises du secteur, et mérite d’alimenter un débat sur l’avenir de l’agriculture connectée, et sur la façon dont elle peut servir tous les modèles agricoles.

Pour une analyse plus détaillée, voir :

http://www.itk.fr/agriculture-connectee-ni-arnaque-ni-panacee/