Un nouvel article de Philippe Stoop, Directeur Recherche & Innovation d’itk, sur la nécessité de concilier les recherches en agro-écologie et en agriculture raisonnée. Il fait suite à la série d’articles « Concilier agriculture raisonnée et agro-écologie »

L’essentiel

A l’heure où certains veulent écarter les agricultures raisonnée et de précision des financements de la transition agroécologique :
– pour tenir compte des enjeux environnementaux globaux, et non seulement locaux, l’agriculture doit être jugée pour ses impacts rapportés à la quantité produite, et non à l’hectare. Ceci vaut à la fois pour son empreinte carbone (émission de gaz à effets de serre), mais aussi pour son empreinte culture (effets sur la biodiversité).
– selon ces deux critères, les agricultures raisonnée et de précision, bien que « conventionnelles », sont loin d’avoir à rougir de leur bilan
– la transition agroécologique ne pourra pas se faire (surtout en 10 ans) en négligeant 90% des exploitations.
Arrêtons d’opposer les « modèles » agricoles, la recherche en agroécologie doit aider à optimiser toutes les agricultures, et non faire table rase de l’agriculture conventionnelle qui nous nourrit. Rapprochons et valorisons toutes les agricultures : bio, conventionnelle, agriculture de conservation des sols – ACS. Les solutions existent pour avancer ensemble.

 

Quizz écologique, niveau 0 :

Le SUV consomme moins d’essence au km, mais le bus transporte plus de monde. Lequel est le plus écologique ?

Que penseriez-vous d’un rapport officiel qui affirmerait que la voiture individuelle est plus écologique que le bus, sous prétexte qu’elle consomme moins d’essence par kilomètre parcouru ? L’absurdité de ce « raisonnement » saute aux yeux : il faut bien sûr ramener l’impact écologique au nombre de personnes transportées, et pas seulement à la distance parcourue. C’est pourtant comme cela que l’on compare, depuis des années, les impacts des différentes formes d’agriculture en France : en les rapportant à la surface agricole couverte, plutôt qu’au nombre de personnes nourries par chaque hectare.

Ce n’est qu’un exemple des incohérences persistantes qui émaillent le discours médiatique et politique sur l’agriculture, et que les milieux agricoles ont du mal à faire reconnaître. La mise en avant depuis une dizaine d’années de l’agroécologie aurait pu être l’occasion de rebattre les cartes, mais pour l’instant elle semble surtout perpétuer les malentendus sur la perception des enjeux agricoles par le grand public. Pour le comprendre (et essayer d’y remédier), revenons sur l’histoire récente de ce concept encore évolutif d’agroécologie, et des enjeux qui ont motivé sa mise en avant.

 

La voiture bio et le bus conventionnel

Reprenons d’abord l’exemple de la voiture et du bus vu en introduction : quel rapport avec l’agriculture ? C’est que la mesure de l’impact environnemental y pose le même problème d’unité de référence. Pour l’évaluation des impacts locaux (pollutions diffuses par les engrais et pesticides, effets locaux sur la biodiversité), on peut se contenter de leur mesure par hectare cultivé. Mais au bout du compte, l’agriculture est tout de même sensée produire des aliments, et il faut bien au final se demander combien de personnes sont nourries en contrepartie de ces impacts environnementaux. C’est bien sûr difficile à évaluer, mais, tant que les habitudes alimentaires des consommateurs ne changent pas trop, on peut considérer que le nombre de personnes nourries est proportionnel à la production par hectare. Il est donc nécessaire de faire aussi le bilan des impacts par quintal produit, en particulier quand on cherche des modèles alternatifs à l’agriculture intensive. En effet, les modèles agricoles alternatifs, à commencer par le bio, ont des rendements largement inférieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle. A production égale, ils nécessitent donc plus d’hectares cultivés, et donc plus d’atteintes à la biodiversité. Et leur bilan carbone doit être calculé en intégrant ces hectares supplémentaires, avec les intrants et interventions matérielles supplémentaires que cela suppose.

 

 

© Arvalis, John Deere

Quizz écologique, niveau 1 :

L’agriculture bio (à gauche, désherbage mécanique) émet moins de gaz à effet de serre par hectare, l’agriculture conventionnelle (à droite, désherbage chimique) en émet moins par tonne d’aliment produite. Laquelle est la plus écologique ?

 

Récemment, une vaste méta-analyse publiée dans Nature Sustainability [1] reconnaissait que le bilan carbone de l’agriculture bio est le plus souvent moins bon que celui de l’agriculture conventionnelle, quand on le ramène à la quantité produite plutôt qu’à l’hectare. Les auteurs ajoutaient toutefois que la méthode de l’Analyse de Cycle de Vie (ACV), utilisée pour déterminer ce bilan carbone, ne permettait pas de prendre en compte d’autre impacts environnementaux essentiels, comme l’impact sur la biodiversité. C’est vrai, mais le problème est exactement le même pour la biodiversité : comme nous l’avons vu dans un article précédent, un hectare d’agriculture bio a certes une biodiversité plus élevée qu’un hectare de la même culture en conventionnel. Mais, d’après le modèle le plus connu pour comparer la biodiversité de systèmes agricoles à production égale (le modèle de Green et al), c’est encore le conventionnel qui a le meilleur bilan pour la biodiversité, dans le contexte européen[2].

 


Quizz écologique, niveau 2 :

L’agriculture bio augmente le nombre de coquelicots et la biodiversité à l’échelle des parcelles où elle est pratiquée, mais, à quantité produite égale, l’agriculture conventionnelle maximise la biodiversité à l’échelle du paysage. Laquelle est la plus écologique ?

 

Il est donc clair depuis longtemps que les comparaisons environnementales de systèmes agricoles donnent des résultats bien différents, selon qu’on les fait à l’hectare ou à la tonne produite. Une vérité bien connue des spécialistes… mais complètement occultée par la plupart des médias et des décideurs politiques. L’exemple le plus caricatural en est le rapport publié par le Ministère de l’Agriculture en 2016 : «Quantifier et chiffrer économiquement les externalités de l’agriculture biologique »[3]. Ce document avait été réclamé par le Sénateur EELV Joël Labbé, afin de comparer « les externalités négatives de l’agriculture conventionnelle et les aménités positives au niveau économique, social et environnemental de l’agriculture bio » (sic, on notera la partialité tranquillement assumée de la demande). Il avait été corédigé par un chercheur INRA (qui n’engageait que son avis propre, et non celui de l’Institut), et une responsable R&D de l’ITAB (Institut Technique de l’Agriculture Biologique), structure privée dépendant totalement de la filière bio. Il n’avait comparé les impacts du bio et du conventionnel qu’à surface égale, et avait donc parfaitement répondu à la demande de M. Labbé en démontrant tous les avantages du bio[4].

Imaginons de telles pratiques hors du monde agricole : par exemple un rapport commandé par le Ministère de l’Industrie, pour comparer les avantages environnementaux de la voiture individuelle et les nuisances générées par le bus, corédigé par un salarié de Peugeot et un salarié de l’ADEME agissant en son nom propre, et qui conclurait que la voiture est moins polluante que le bus à kilométrage égal. Nul doute qu’une approche aussi orientée déclencherait un tollé justifié. Mais à propos d’agriculture, aucune extravagance ne semble émouvoir les commentateurs.

De tels raccourcis ne sont bien sûr possibles qu’à cause des attaques récurrentes contre toute forme d’agriculture intensive, qui sévissent depuis des années dans le débat politique, relayé par les médias. Au départ, l’intention était bonne : il s’agissait de lutter contre les effets sociaux et environnementaux de l’intensification basée sur des objectifs purement techniques et économiques, qui avait prévalu jusqu’aux années 70. Il y avait aussi une volonté d’encourager l’agriculture bio, qui a des bénéfices environnementaux locaux indiscutables, et qui est bien reconnue par les consommateurs, ce qui lui permet de mieux rémunérer ses producteurs. Mais ce discours, martelé pendant des années, et de plus en plus déformé et exagéré, a fini par avoir un effet pervers grave : occulter les enjeux globaux de l’agriculture (employer au mieux les terres cultivables), et discréditer aux yeux des citoyens toute forme d’agriculture conventionnelle… c’est à-dire les pratiques de 90% des agriculteurs. Il a en particulier conduit certains acteurs à stigmatiser, pour des raisons purement idéologiques, la première étape nécessaire de toute évolution vers une agriculture respectueuse de l’environnement : l’agriculture raisonnée.

 

L’agriculture raisonnée : des décennies de progrès agricole aux oubliettes

Cette forme d’agriculture, sur laquelle portait l’essentiel des recherches agronomiques des années 80 à 2000, a pour objectif de calculer au plus juste les besoins en intrants de chaque parcelle, pour n’utiliser que les engrais et pesticides, et éventuellement l’irrigation, strictement nécessaires pour atteindre l’objectif de rendement que s’est fixé l’agriculteur. Depuis une vingtaine d’années, elle est prolongée par l’agriculture de précision, qui vise à appliquer les mêmes raisonnements à l’échelle intraparcellaire. En pratique, ces techniques sont utilisées le plus souvent pour atteindre le rendement agronomique potentiel de chaque parcelle : elles sont alors au service de l’agriculture intensive, dont elles permettent de minimiser l’impact environnemental. Mais elles peuvent également être appliquées à toute les formes d’agriculture, puisque toutes utilisent à des degrés divers des intrants, susceptibles de générer des pollutions, qu’il s’agisse d’engrais organiques ou de pesticides dits biologiques[5].

Si l’agriculture de précision reste marginale en France, l’agriculture raisonnée s’est beaucoup développée, grâce entre autres aux informations transmises par les Bulletins de Santé du Végétal, accessibles en ligne gratuitement pour tous les agriculteurs, et aux Outils d’Aide à la Décision certifiés dans le cadre du plan Ecophyto[6]. Mais son extension réelle est difficile à mesurer, faute de certification reconnue et unifiée comme c’est le cas pour le bio. Dans certaines filières comme la viticulture ou l’arboriculture, elle est probablement le système majoritaire. Dans le rapport INRA Ecophyto R&D de 2009, les parcelles viticoles conduites en mode raisonné représentaient 77% du panel étudié, contre 13% de parcelles en protection non raisonnée[7]. Malheureusement, sous l’effet du dénigrement constant des partis et ONG environnementalistes, les agricultures raisonnées et de précision sont maintenant considérées majoritairement comme des suppôts du capitalisme agricole : voir pour rire jaune la définition de l’agriculture raisonnée sur le site de Générations Futures[8], et la réaction indignée de la Fondation pour la Nature et l’Homme, quand le Green Deal européen recommande de soutenir l’agriculture de précision au même titre que l’agroécologie ou le bio[9].

La majeure partie des efforts que le monde agricole français a produit depuis plus de 30 ans pour réduire son impact environnemental, tout en préservant sa capacité à produire localement, se trouve ainsi occultée, dans le meilleur des cas, voire discréditée par les courants écologistes dominants.

 

L’agroécologie : une possibilité de réconciliation manquée

Conscients des dangers économiques, mais aussi écologiques, d’un engouement excessif pour le bio et les agricultures extensives en général, certains chercheurs, sous l’impulsion en particulier de Michel  Griffon, ont cherché à promouvoir au début des années 2010 l’«agriculture écologiquement intensive »(AEI)[10].  Cette appellation, un peu provocatrice, pouvait sembler paradoxale. Elle ne faisait pourtant que rappeler une vérité fondamentale trop souvent oubliée : une agriculture ne peut être véritablement écologique que si elle ne gaspille pas la ressource naturelle très limitée que constituent les terres agricoles. Cette mise en avant de l’AEI coïncidait avec une période où les premiers bilans du Plan Ecophyto dans sa version initiale (Ecophyto 2018) commençaient à montrer l’impasse d’une politique agricole française n’ayant pas d’autre alternative que le bio à proposer aux agriculteurs[11].

C’est dans ce contexte que le Ministre de l’Agriculture de l’époque, S. Le Foll, a commencé à mettre l’agroécologie sur le devant de la scène politique. A l’origine, il s’agissait clairement d’une démarche d’ouverture, pour faire valoir que l’agriculture bio n’était pas la seule forme d’agriculture qui méritait d’être encouragée pour préserver l’environnement, et qu’il était important de ne pas oublier la fonction productive de l’agriculture[12]. Le moment était d’autant plus crucial qu’il s’agissait de préparer le plan Ecophyto 2, pour corriger les lacunes du plan Ecophyto 2018, dont le manque d’efficacité devenait de plus en plus évident.

 

Agroécologies « fortes et faibles », ou « utopiques et scientifiques » ?

A l’époque, le terme d’agroécologie était peu usité et n’avait pas de définition claire. Son fondement est d’utiliser les services écosystémiques fournis par la biodiversité, afin de réduire l’impact écologique de l’agriculture tout en préservant son potentiel de rendement. Tous les acteurs de l’innovation agricole, de l’agriculture raisonnée à l’agroécologie la plus radicale, en passant par l’AEI et le bio, auraient pu s’y rallier à des degrés divers. En effet, comme nous l’avons vu dans un article précédent, la notion de seuil de nuisibilité, qui est un des fondements de l’agriculture raisonnée, relève pleinement de l’écologie : elle est basée sur la prise en compte de la capacité de la culture à surmonter sans intrant les bioagresseurs de son environnement[13].

Certains ont bien conscience des différents niveaux potentiels de l’agroécologie, mais en parlent avec un vocabulaire révélateur : agroécologies faible et forte[14], ou dans le meilleur des cas agroécologie limitée et radicale[15]. On voit bien le système de valeur associé à ces appellations ! Puisqu’il s’agit d’un terme touchant à la politique, pourquoi ne parlerait-on pas plutôt d’agroécologies réformiste et révolutionnaire, voire d’agroécologies scientifique et utopique, ce qui changerait un peu le point de vue ? En fait, quand on analyse le discours sous-jacent à ces distinctions entre les agroécologies, on se rend vite compte que les termes « faible » et « fort » font seulement référence au degré de transformation induit par les différentes formes d’agricultures alternatives, et pas du tout à leur impact environnemental.

Il y a pourtant de vraies questions à se poser, pour savoir s’il est plus efficace de réduire l’usage des pesticides de 20 à 25% dans 90% des exploitations, comme peut le faire l’agriculture raisonnée, ou d’attendre que l’agroécologie dite « forte » permette (ou pas) de « sortir des pesticides »… ce qu’elle est loin d’avoir démontré pour l’instant. Comme souvent en France, sous l’effet des pressions  idéologiques, la « transformation » ou la « réforme » est devenue un but en soi, sans évaluation sérieuse des effets que l’on peut en attendre. Ce qui n’aurait dû être qu’un moyen (la mobilisation des services écosystémiques pour réduire l’impact environnemental de l’agriculture) est devenu un but en soi, sans visibilité sur ses impacts réels. Il en résulte que seules les recherches les plus fondamentales et transformantes en agroécologie sont jugées dignes de soutien public.
C’est déjà clair dans les thèmes des appels à projets publics français et européens, où les entreprises qui proposent des projets perçus comme relevant « simplement » de l’agriculture raisonnée se voient répondre que leur projet n’est pas assez « transformant ». Et les pressions politiques s’accumulent pour les exclure officiellement des financements publics, comme le montre la réaction de la FNH au Green Deal Européen déjà citée plus haut. C’est pourtant un pari dangereux, quand ces recherches sont censées fournir des clés pour atteindre des objectifs radicaux sur 10 ans (cas du Plan Ecophyto en France, et maintenant du Green Deal) : il s’agit d’un temps court pour l’agriculture, surtout si on veut changer les systèmes de production, et pas seulement les pratiques culturales.

Cette priorité accordée aux approches les plus radicales d’agroécologie est d’autant plus risquée, qu’elle est souvent accompagnée d’une rupture méthodologique totale avec l’agriculture raisonnée. Beaucoup de publications s’appuient sur des études statistiques purement observationnelles et systémiques, dont les agroécologistes cherchent rarement à confirmer sur le terrain les possibilités d’application pratique, négligeant ainsi non seulement l’agronomie, mais même l’écologie appliquée. Nous en avons vu plusieurs exemples dans des articles précédents :

    • Certains agroécologistes affirment que la pollinisation par les abeilles aurait un impact important sur les rendements du colza, alors que les expérimentations au champ disent le contraire, et que la méthode statistique utilisée par les auteurs présente un biais potentiel évident non étudié (la corrélation observée entre forte présence d’abeilles et haut rendement s’expliquerait bien plus facilement par le fait que les parcelles à haut potentiel attirent plus d’abeilles)[16]

 

    • D’autres estiment que la biodiversité de mauvaises herbes présentes dans le blé permettrait de réduire leur nuisibilité, alors que les résultats présentés s’expliquent beaucoup plus simplement par les seuils de nuisibilité classiquement utilisés en agriculture raisonnée[17]

 

    • Les travaux sur les guêpes parasites du méligèthe, un insecte ravageur du colza, sont encore souvent cités comme un exemple d’agroécologie appliquée, qui ne se développerait pas à cause des blocages du monde agricole[18]. En fait, après 10 ans de recherches, on ne sait toujours pas si ces parasitoïdes sont réellement capables de contrôler le méligèthe, une question à laquelle une thèse de synécologie sur la relation hôte-parasite aurait permis de répondre immédiatement (et très probablement de conclure qu’ils sont insuffisants)[19]. Encore faudrait-il pour cela remettre au goût des jours les bonne vieilles méthodes d’élevage et d’expérimentations en entomologie, qui étaient déjà sur le déclin car trop « low tech », à la grande époque de la recherche sur le biocontrôle dans les années 80 du siècle dernier (à l’époque cela s’appelait la lutte biologique..).

 

  • Ces travaux reposent souvent sur des modèles innovants, générés par des techniques d’Intelligence Artificielle n’intégrant aucune connaissance métier, susceptibles d’être biaisés par des jeux de données non représentatifs des situations de terrain. Nous en avons vu un bel exemple à propos d’une thèse récente sur le mildiou de la vigne, où ces techniques « Big Data » aboutissent à des préconisations de traitement extrêmement risquées, et contradictoires avec les règles solidement établies en viticulture raisonnée[20].

Résultat : pour beaucoup d’agriculteurs, l’agroécologie passe pour un concept de chercheurs et d’écologistes, complètement déconnectés de leurs pratiques, alors que comme M. Jourdain ils font souvent de l’agroécologie sans le savoir… Citons à ce sujet une anecdote révélatrice : l’INRAE et la Région Occitanie ont présenté au Programme d’Investissement d’Avenir le projet Occitanum «Living Lab Agroécologie Numérique en Occitanie », un projet très ambitieux associant recherche, Instituts Techniques, Chambres d’Agriculture, coopératives et des entreprises AgriTech, dont ITK. Pendant tout le montage du projet, son intitulé parlait d’« Agriculture Numérique ». Au moment du dépôt, il a été proposé de remplacer « agriculture » par « agroéocologie », qui collait mieux aux mots-clés de l’appel à projets. Ce changement a été finalement été acté, mais avec deux types de réticences opposées :

    • Celles de certains chercheurs, qui estimaient que les techniques numériques proposées dans ce projet n’étaient pas assez transformantes pour être qualifiées d’agroécologie (ce qui est d’ailleurs exact, il s’agit plutôt d’agroécologie dite « faible »… mais déjà transférable sur le terrain pour être testée !)

 

  • Celles des chambres d’agriculture, qui craignaient que le mot d’agroécologie ne démotive certains agriculteurs…

Voilà comment un mot qui aurait dû fédérer finit par diviser ! Cela, à la fois parce que beaucoup de chercheurs se le sont appropriés dans son sens le plus disruptif, mais aussi parce que de nombreux agriculteurs ont, à tort, l’impression que rien dans leurs pratiques ne s’y rattache. La conciliation entre agroécologie et agriculture raisonnée est pourtant cruciale, car les agriculteurs actuellement adeptes de l’agriculture raisonnée devraient être les vecteurs privilégiés du transfert des travaux d’agroécologie vers le terrain. Par définition, ils ont déjà montré leur sensibilité aux problèmes environnementaux, leur compétence technique, et leur capacité à modifier leurs pratiques. Il est donc particulièrement contre-productif de leur proposer des bouleversements agroécologiques qui contredisent, sur une base scientifique très incertaine, des méthodes de raisonnement dûment validées depuis plusieurs décennies. C’est pourtant ce que l’on fait, en recommandant par exemple de supprimer tout traitement insecticide sur le colza, simplement pour favoriser le développement d’insectes auxiliaires dont l’efficacité n’a pas été démontrée… et qui, si elle existe, ne porte que sur une seule espèce de ravageurs, parmi les nombreux insectes potentiellement nuisibles au colza[21].

 

Comment réconcilier agriculture raisonnée et agroécologie ?

La mise en avant politique de l’agroécologie aurait pu être l’occasion pour le monde agricole, s’il s’en était mieux saisi, de rattraper des années de dénigrement de l’agriculture conventionnelle (qui est aussi l’agriculture majoritaire). Elle aurait permis de rappeler que, par les concepts de l’agriculture raisonnée, elle applique déjà des notions d’écologie des cultures, certes « faibles », mais avec un pouvoir d’impact fort, car pouvant s’appliquer rapidement à 90% des surfaces agricoles. Elle aurait aussi été l’occasion de rappeler les résultats des recherches scientifiques sur les Analyses de Cycle de Vie, et sur le « land sparing », qui montrent que l’agriculture raisonnée répond au mieux aux enjeux globaux de l’environnement, contrairement aux agricultures extensives actuelles (agriculture bio, agriculture de conservation), qui ne réduisent les impacts environnementaux qu’à l’échelle locale[22].

Il ne sera pas facile de remonter le courant de décennies de dénigrement exagéré de l’agriculture conventionnelle. Mais le contexte est redevenu plus favorable, sous l’effet de tendances fortes de l’actualité :

  • La prise en compte croissante des enjeux environnementaux globaux (émissions de gaz à effets de serre, érosion de la biodiversité dans les pays tropicaux exportateurs agricoles), et de leur caractère parfois contradictoire avec ceux de l’écologie locale (réduction des pollutions agricoles diffuse et préservation de la biodiversité européenne). Or ces enjeux globaux plaident en faveur du maintien d’un haut niveau de productivité agricole dans les pays développés.
  • La crise économique créée par la Covid-19, qui accentue une demande déjà forte pour une relocalisation en Europe de la production de nos aliments.

Ces deux prises de conscience peuvent aider à faire comprendre au grand public que la « transition agroécologique » ne peut se faire en excluant l’agriculture conventionnelle, mais au contraire en l’intégrant. Cela ne veut bien sûr pas dire que l’agriculture conventionnelle n’a pas besoin de changer : elle doit évidemment évoluer dans le sens d’un respect encore plus grand de l’environnement, et c’est précisément le but des agricultures raisonnée et de précision. Les découvertes de l’agroécologie peuvent d’ailleurs y contribuer, pour celles qui sont compatibles avec les techniques conventionnelles. Cela veut dire aussi que l’agroécologie ne doit pas se construire comme une nouvelle « révolution agricole » excluant les modèles précédents, mais comme une « boîte à outils » pouvant s’appliquer à des degrés divers au plus grand nombre possible d’exploitations, et donc à tous les modèles agricoles.

 

Pour saisir cette opportunité, trois conditions sont nécessaires :

  1. Que les professionnels agricoles assument clairement leur soutien aux formes raisonnées de l’agriculture conventionnelle. Actuellement, ils dénoncent à juste titre, sous le nom d’« agribashing », les attaques récurrentes et souvent injustifiées de l’agriculture dans les médias. Un dénigrement dont même les acteurs les plus virulents contestent pourtant l’existence[23], au motif qu’ils sont favorables à l’agriculture bio et à l’agroécologie. Cette échappatoire n’est possible qu’à cause du non-dit derrière le mot « agribashing » : il existe indiscutablement, mais il s’agit en fait d’un «agriculture conventionnelle-bashing ». Tant que les professionnels agricoles n’affirment pas clairement la nécessité de développer les formes raisonnées de l’agriculture conventionnelle, leur discours restera affaibli et contestable.
  2. Qu’ils s’emparent du débat scientifique sur les impacts environnementaux de l’agriculture. Contrairement à ce que laisse croire le sens du vent médiatique actuel, il existe des arguments scientifiques forts en faveur de l’agriculture conventionnelle, sous sa forme raisonnée. C’est particulièrement vrai face aux enjeux globaux de l’écologie politique (Gaz à effets de serre, préservation de la biodiversité des zones tropicales), et de la relocalisation des productions agricoles. Il est indispensable que les milieux agricoles s’en saisissent, pour ne pas laisser le monopole de la vulgarisation de l’agroécologie scientifique à ses interprètes partisans de l’écologisme localiste et décroissant. Ceux-ci savent très bien mettre en valeur des publications scientifiques marginales et scientifiquement médiocres[24], ou des travaux d’agroécologie légitimes, mais qui restent très spéculatifs (voir les références 16 et 12 citées plus haut), et les faire passer à tort pour un consensus scientifique dûment validé[25]. Il devient nécessaire que le monde agricole sache apporter un contrepoint à ce point de vue militant, qui se répand bien au-delà de la presse ouvertement écologiste, en rétablissant une vision plus équilibrée des connaissances sur les impacts environnementaux de l’agriculture.
  3. Le 3ème point est une conséquence évidente du précédent : les organisations agricoles devraient exiger que les décisions de politique agricole soient basées sur une évaluation des impacts environnementaux rapportée aux quantités produites, et non aux hectares de terre agricole. Ce mode d’évaluation est le seul qui réponde à l’ensemble des enjeux environnementaux et sociétaux actuels. Sinon, on en reste sur l’aberration évoquée en introduction : croire que les agricultures extensives sont nécessairement meilleures pour l’environnement, ce qui revient à prétendre que le SUV est plus écologique que le bus, parce qu’il consomme moins d’essence au kilomètre.

 

C’est à ces conditions seulement que la transition agroécologique concernera l’ensemble des exploitations françaises et européennes, et pourra remplir ses objectifs écologiques, mais aussi d’autonomie alimentaire.

[1] https://www.nature.com/articles/s41893-020-0489-6

[2] https://www.europeanscientist.com/fr/agriculture-fr/lagriculture-extensive-benefique-pour-la-biodiversite-2eme-partie/

[3] https://agriculture.gouv.fr/quantifier-et-chiffrer-economiquement-les-externalites-de-lagriculture-biologique

[4] http://www.forumphyto.fr/2017/01/03/le-bio-cest-bon-cest-litab-qui-le-dit/#_ftn1

[5] Pour rappel, la seule forme d’agriculture pouvant se passer d’intrants est l’agriculture sur brulis… dont on connait bien les ravages écologiques !

[6] https://ecophytopic.fr/concevoir-son-systeme/certificats-deconomie-de-produits-phytopharmaceutiques-base-de-recherche-cepp

[7] https://www6.paris.inrae.fr/depe/Media/Fichier/Expertises/Ecophyto-R-D/EcophytoRD-tome3

[8] https://www.generations-futures.fr/publications/agriculture-raisonnee-nest-alternative-aux-pesticides/

[9] http://www.fondation-nature-homme.org/magazine/green-deal-agriculture-de-precision

[10] https://www.quae.com/produit/1160/9782759219483/qu-est-ce-que-l-agriculture-ecologiquement-intensive

[11] https://www.afis.org/Plan-Ecophyto-quel-impact-sur-la-production-agricole et  https://www.afis.org/Plan-Ecophyto-l-ideologie-au-pouvoir

[12] https://www.cairn.info/revue-projet-2013-1-page-20.htm

[13] https://www.agriculture-environnement.fr/storage/pdf/agroecologie-cas-meligethes-colza.pdf

[14] https://docs.eclm.fr/pdf_livre/220ManuelAgroecologie.pdf

[15] https://pays-de-la-loire.chambres-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/Pays_de_la_Loire/022_Inst-Pays-de-la-loire/RUBR-RD-innovation/Agriculture-biologique/Evenements/2016_AB-AE_concepts_et_principes_Matthieu_CALAME.pdf

[16] https://www.agriculture-environnement.fr/2020/01/23/agroecologie-attention-aux-promesses-prematurees

[17] https://www.agriculture-environnement.fr/2020/03/10/agroecologie-attention-aux-promesses-prematurees-biodiversite-adventices

[18]https://www.academie-agriculture.fr/system/files_force/seances-colloques/20190130presentation1.pdf?download=1

[19] https://www.agriculture-environnement.fr/2020/06/23/agroecologie-transition-revolution-ou-saut-dans-vide-cas-des-meligethes-du-colza

[20] http://labs.itk.fr/2020/06/08/mildiou-de-la-vigne-la-viticulture-raisonnee-a-t-elle-vraiment-tout-faux/

[21] Voir  https://www.academie-agriculture.fr/system/files_force/seances-colloques/20190130presentation1.pdf?download=1 , et réf 19

[22] https://www.linkedin.com/pulse/green-deal-agricole-une-vision-myope-et-pass%25C3%25A9iste-de-l%25C3%25A9cologie-stoop/?trackingId=uUoAqyzaNypXXjmbNYjRbQ%3D%3D

[23] https://reporterre.net/L-agribashing-une-fable-qui-freine-l-indispensable-evolution-de-l-agriculture

[24] https://www.europeanscientist.com/fr/environnement/lextinction-de-75-des-insectes-comment-nait-une-legende-scientifique/

[25] https://www.linkedin.com/pulse/un-dipl%25C3%25B4me-de-d%25C3%25A9sinformation-d%25C3%25A9cern%25C3%25A9-par-foucart-le-monde-stoop/?trackingId=TTwXLRy0oi9i%2FHJWy1WekA%3D%3D[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

2 réflexions sur “ La voiture bio et le bus conventionnel, ou comment l’agriculture perd la bataille de l’agroécologie ”

  1. Bonjour M. Chambriard
    D’abord toutes mes excuses pour ne pas avoir répondu plus tôt, je découvre seulement votre message à cause d’un excès de zèle de mon anti-spam.

    Vous avez raison, mais ce problème n’est pas propre au CIVB, il est très général. Il y a dans toutes les filières une tension entre l’amont, qui aurait besoin d’avoir le discours pédagogique dont vous parlez, et l’aval, qui a plutôt tendance à répondre aux attentes des consommateurs sans les remettre en cause. Comme on dit, « le client a toujours raison »! Pour les grandes cultures, où l’amont et l’aval sont généralement intégrés, il est plus facile de rééquilibrer le discours, comme en témoignent les démarches de type Lu Harmony. Mais dans les cultures spécialisées, où amont et aval sont généralement séparés, c’est encore plus compliqué.

    Je profite de l’occasion pour vous dire qu’ITK souhaite développer ses échanges avec des conseils indépendants, pour bien comprendre les spécificités de leurs besoins en agriculture numérique. Si vous êtes intéressé, n’hésitez pas à me contacter (philippe.stoop@itk.fr, 06 70 02 90 17).
    Bien cordialement

  2. Bonjour Monsieur Stoop,
    Le problème de certains organismes agricoles (CIVB par exemple) c’est qu’elles s’obstinent à répondre à une minorité de la population représentée par les ONG anti pesticides ou environnementaliste plutôt que d’adopter un discours pédagogique à l’attention de la majorité des consommateurs qui cherchent à comprendre. Quand vous parlez de pédagogie et d’éducation aux représentants du CIVB, ils vous répondent « marketing », il faut des messages claires et faciles à comprendre. Bordeaux est probablement la 1ère région viticole à avoir embrassé et adopté les concepts de la viticulture raisonné fin des années 80. C’est aujourd’hui la plus décriée en terme de pratiques viticoles. C’est affligeant !
    Merci pour votre article.
    Laurent Chambriard futur conseiller indépendant en viticulture.

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